TEXTE DE LA Plateforme (décembre 2006)
Santé de la société, santé de l’individu!
Humanistisch-Vrijzinnige Vereniging vzw
Sarah Beweging (Mouvement Sarah)
Holebifederatie vzw (Fédération Holebi)
Netwerk Psychiatrie en Samenleving (Réseau Psychiatrie et Société)
Els Ooms, assistante département psychoanalyse (Ugent)
Prof. dr. Ronald Commers, philosophe éthique (CEVI, Ugent)
Prof. dr. Filip Geerardyn, psychoanalyste (UGent)
Prof. dr. Fred Louckx, (sociologue de la santé) (VUB)
Prof. dr. Walter Vandereycken, psychiatre (KUL)
Prof. dr. Jan Vranken, sociologue (OASeS, UA)
Notre société jouit d’une grande prospérité, et pourtant plus de 15% des Belges vivent en-dessous du seuil de pauvreté…Le nombre de plaintes psychiques est stable à un haut niveau et cependant la prescription d’antidépresseurs a pratiquement doublé les dix dernières années… Bien qu’un grand nombre s’estime heureux, chaque jour sept personnes se suicident en Belgique…Dans notre société, l’état de la santé mental est apparemment grave. La recherche démontre qu’un grand nombre d’individus et de groupes sont exclus structurellement. Une logique pathogène mine l’existence d’énormément d’individus. C’est contre ces tendances que HVV et ses partenaires mènent la campagne “Santé de la société, santé de l’individu!”.
A l’Human Development Index des Nations Unies, la Belgique est à la 9ième place. Donc, bonne nouvelle, pourrait-on conclure. Hélas, enregistrer de bons résultats en ce qui concerne la santé publique, la connaissance et le niveau de vie ne signifie pas nécessairement de bons résultats sur le plan du bien-être mental.
Notre santé mental est en danger! Un Belge sur six a souffert d’une dépression, 6% sont chroniquement dépressifs. Un(e) sur vingt cinq a tenté de mettre fin à sa vie. Il y a plus de 200 tentatives de suicides par jour. En Flandre, trois personnes se suicident par jour, pour toute la Belgique, il y en a sept par jour. On estime que 10% des jeunes se sont un jour mutilés, presque toujours avec l’intention de se tuer. Un Flamand sur huit souffre de sérieux problèmes psychiques. Des chiffres déprimants, et nous passons encore sous silence les plus de 20% de troubles du sommeil, les 6% de sentiments d’angoisse et les 8% de plaintes somatiques…
Dans le monde entier, les Etats tentent de réduire les budgets consacrés à la santé. Les données de l’OCDE démontrent, qu’en Belgique, le financement public s’élevait à 78.5% en 1995, en 2003, il avait diminué jusqu’à 71.1%! Il en résulte une augmentation des dépenses personnelles et l’exclusion de certains groupes. Il est vrai que l’amélioration de la santé mentale est, depuis 1999, un objectif de l’accord gouvernemental flamand. Ces dernières années, nous constatons sur ce plan, en effet, de sérieux efforts, mais ils sont nettement insuffisants! Presque toutes les initiatives visent le niveau psychique individuel. Le plus d’attention est accordée aux patients et aux thérapeutes, aux membres de la famille, aux suicidaires et aux médecins généralistes. Par exemple l’augmentation du nombre d’emplois dans les Centres de Santé Mentale et la récente campagne “Bien dans ma tête, bien dans ma peau” sont de bonnes mesures mais elles ne constituent qu’une approche individuelle.
Cette plateforme humaniste estime qu’une politique du bien-être globale ne peut ignorer la dimension sociale de notre santé mentale! Un grand nombre de recherches ont démontré que la bonne ou la mauvaise santé mentale est déterminée par des facteurs structurels et sociaux qui dépassent “le rôle de l’individu”. Quel est mon niveau scolaire? Suis-je au-dessus ou en-dessous du seuil de pauvreté? Suis-je marié ou célibataire? Est-ce que j’habite au nord ou au sud du pays? Quelle est ma religion ou ma conception de la vie? Dans quel genre de famille suis-je né? Quelles sont les valeurs et les opinions de mon entourage? Ai-je oui ou non du travail et quel est le genre de mon emploi? Tous ces facteurs peuvent exercer une influence sur notre santé mentale! De plus, les attentes sociales à l’égard du succès sont à ce point élevées que bien des individus ont le sentiment d’échouer. De même en ce qui concerne la santé mentale. On ne peut plus “se sentir mal” parce qu’alors on est “maladif”. Et cela convient bien entendu à l’industrie pharmaceutique. Le stress économique dont nous sommes tous prisonniers, actif ou chômeur, couronne le tout.
La plateforme humaniste désire rompre ce silence insidieux et demande une attention spéciale pour entre autres les orientations et les facteurs sociaux suivants:
La prospérité ne se traduit pas automatiquement en bien-être (mental). Le “rat race” est la cause d’un stress extrème qui envahit tous les aspects de notre vie. Flexibilité et restructuration exigent une rançon: les dépressions, le burnout, les crises d’angoisse et de panique, le syndrome de fatigue chronique (SFC), sont clairement du domaine du stress et revêtent par conséquent une dimension sociale. La chasse au profit est devenue le sens de la vie.
Imagine-toi être une jeune lesbienne de 15 ans... Malgré l’émancipation des HoLeBi, l’hétérosexualité est encore toujours considérée comme la nature sexuelle “normale”. Vous êtes hétérosexuel jusqu’à la preuve du contraire. Conséquence: les jeunes HoLeBi de moins de 26 ans forment le groupe à risque le plus important pour les problèmes de santé mentale, en particulier les filles et les jeunes peu scolarisés. Dans ce groupe les dépressions sont deux fois plus fréquentes que chez la totalité des jeunes. De 33% à 45% des jeunes HoLeBi envisagent le suicide et 25% des jeunes lesbiennes font une tentative de suicide. Les gens se prononcent au sujet de la normalité et de l’anormalité sans se rendre compte qu’ils se prennent eux-mêmes ou leur groupe comme critère. Avec toutes les conséquences que cela représente.
L’industrie pharmaceutique ne fabrique pas seulement des pilules, elle invente aussi des maladies! La propagation et la commercialisation des maladies a pris des proportions inquiètantes. Sous le couvert de “l’information”, les entreprises pharmaceutiques propagent des maladies dans les médias, chez les médecins et dans l’opinion publique. Pour ces maladies, il s’avère ensuite qu’elles disposent elles-mêmes des médicaments appropriés. L’objectif est inspiré la peur au grand public: “Vous pensiez être en bonne santé? Mais non, statistiquement vous avez tel pourcentage de chance d’être atteint de telle maladie!” Un exemple typique est le soi-disant problème de l’érection chez les plus de quarante ans, un battage publicitaire lancé par le producteur de…Viagra. Voyez-vous comment un trouble d’anxiété sociale ou une “phobie sociale” sont mis en lumière.
En biopsychiatrie, le patient est trop souvent considéré comme un objet qui ne fonctionne plus et qui doit être réparé dans l’intérêt de l’ordre social et économique. En psychiatrie, le patient a cessé d’exister comme sujet, comme personne concrète ayant une histoire, un contexte de vie bien déterminé et des symptômes spécifiques. Le modèle biopsychosocial d’antan a disparu en même temps. On choisit le bricolage du système neurotransmetteur de quelqu’un plutôt que l’écoute du discours du sujet. Forcer les individus à accepter cette approche, méconnaît leur dignité et réduit leur santé mentale à une affaire de chimie.
Toute chose de valeur est fragile. Que valent encore les valeurs dans le cadre néolibéral actuel? Les valeurs véritables sont mises en liquidation tandis que les “valeurs” du marché colonisent tout notre environnement. Nous le constatons sur le marché du travail, mais également dans le monde sportif, les loisirs, les média, le cercle de nos relations, le domaine des jeux vidéo. Dans notre société, le mot d’ordre est gagner, aux dépens de tout et de tous. La compassion est pour les conards, le fair-play pour les perdants. Collaborer ne se fait que pour servir son propre intérêt. Je donne pour recevoir. Les relations interpersonnelles sont maintenant des “réseaux” au service de ma carrière. Je suis consommateur, donc je suis. Aimer quelqu’un est insensé. Celui qui ne se soumet pas à cette cruelle logique, est écrasé par le laminage des valeurs.
La pauvreté et les problèmes psychiques vont souvent de pair. Celui qui a des problèmes psychiques, sombre plus facilement dans la pauvreté. Celui qui est pauvre, souffre plus facilement de problèmes psychiques. La relation entre la pauvreté et les plaintes dépressives est évidente: en-dessous du seuil de pauvreté, la moyenne des plaintes dépressives entravant un bon fonctionnement s’élève à 9.9%. Par conséquent beaucoup plus que la moyenne de 6.9% au-dessus du seuil de pauvreté. En-dessous du seuil de pauvreté, le risque de plaintes dépressives pour les femmes est de 40% à 370% plus élevé que pour les hommes. Les chômeurs dans la pauvreté sont beaucoup plus souvent confrontés à des plaintes dépressives que les travailleurs dans la même situation. Les dépressions se développent plus souvent chez les individus sans sécurité d’emploi et avec peu de contrôle sur le planning et l’exécution de leur tâche. Dans notre société, l’échec économique signifie souvent la chute dans la détresse physique et mental.
Fermer les yeux sur ce genre de facteurs sociaux et structurels, qui sont néfastes pour la santé mentale, entretient l’exclusion d’un grand nombre d’individus. Nous les sacrifions à la sévère logique néolibérale. Nier ces facteurs fait de la politique de la santé mentale “un emplâtre sur une jambe de bois”. Mais se mettre à méditer sur cette pagaille sociale et mentale n’est pas une option! Jugée sur base de notre produit national brut, notre société est parfaitement en état de redistribuer la prospérité afin de mettre plus de bien-être à la disposition d’un plus grand nombre.
Les signataires de cette plateforme militent pour la création du bien-être psychosocial dans une société socioéconomique équitable. Nous constatons que la politique n’est pas suffisamment énergique, que les mesures sont éparpillées et que des moyens insuffisants sont prévus pour une large et sérieuse approche. Aussi nous recommandons:
- Que la politique tienne plus compte des facteurs sociaux supra-individuels parce que le bien-être psychique a toujours une dimension sociale.
- Nécessité de plus de concertation intersectorielle/départementale (par exemple Centres Santé Mentale – HoLeBi – soins de santé – bien-être)
- Conditions de travail: moins de flexibilité; diminuer les facteurs de stress; limitation du travail de nuit.
- Solitude: investir plus en faveur de la société civile et de la vie associative; plus de démocratie de base et augmentation de la participation des citoyens à la politique.
- Assurer l’accessibilité et des prix payables pour les soins de santé mentale (e.a. reconnaissance et remboursement par l’INAMI des prestations des psychologues et des psychothérapeutes, avec le maintien des différents modèles thérapeutiques).
- Sensibilisation et levée du tabou concernant normalité/anormalité, comportement adapté/inadapté, altérité….en dehors de la sphère psychiatrique (e.a. par des campagnes médiatiques)
- Que plus de moyens soient prévus pour la recherche scientifique.
- Plus de recherche relative aux facteurs qui déterminent la prévalence plus élevée d’idées de suicide, de tentatives de suicides et de suicides dans des groupes spécifiques (comme les HoLeBi et les pauvres)
- Plus de recherche indépendante subsidiée par l’Etat.
- Que le sujet occupe une place centrale dans la société en général et dans le cadre de l’assistance sociale en particulier.
- Pas de circuits de soin indirects d’experts mais une attention directe pour le sujet et plus d’atttention pour les formes de self help et d’accompagnement psychosocial.
- Augmentation de l’emploi du temps et de la qualité de la relation thérapeutique.
- Un examen critique de l’usage de l’internement.
- Une recherche indépendante relative à l’application de méthodes de traitement biologique (médication, ECT).
- Dire halte aux préjugés sociaux et ethniques dans les soins de santé mentale.
- Qu’une société équitable sans pauvreté est un droit fondamental.
- Personne ne peut encore vivre en-dessous du seuil de pauvreté européen de 777 euro.
- Assurer des prix payables pour les soins de santé e.a. par l’arrêt de l’augmentation du ticket modérateur.
- Pas de privatisation de l’assurance maladie parce qu’elle entraîne l’exclusion.
- Une politique de prévention intégrée particulièrement attentive pour les problèmes et les possibilités des groupes socioéconomiques les plus faibles.
- Une augmentation substancielle du revenu autorisé du partenaire d’un invalide.
- Que le contrôle de la relation entre les soins de santé, l’industrie et le monde académique soit plus sévère.
Formation et formation continue : - Introduire une attitude critique et une dimension sociale dans la formation et la formation continue des médecins.
- Informer les experts concernés d’une manière objective et indépendante.
- Une règlementation légale et des codes éthiques concernant le sponsoring des formations, des assemblées, des congrès etc. pour toutes les catégories professionnelles concernées, et également concernant les conflits d’intérêt possibles entre le secteur industriel et celui des soins de santé (e.a. lors de conférences).
Recherche :
- Les institutions telles que FWO et IWT doivent recevoir plus de moyens de façon que plus de recherche indépendante soit possible.
- Les normes pour l’enregistrement et la promotion des médicaments doivent être plus strictes.
- Transparence au sujet des liens avec l’industrie. L’intéressement financier des chercheurs et des cliniciens doit être règlementé.
- L’industrie doit être obligé à céder une partie de son bénéfice pour la recherche indépendante et la formation continue.
Traduction : Jean Borgers
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